PROFESSION CULTURE

 

 

Jean-Michel Djian*

 

En dix ans à peine, la configuration du paysage institutionnel du monde artistique et culturel de la France s'est profondément transformée. Les raisons en sont apparemment simples : disponibilité accrue du temps libre, émergence progressive d'une véritable économie de la culture, très largement impulsée par les pouvoirs publics.

Mais on pourrait tout aussi bien expliquer cet engouement pour la culture par défaut. Défaut d'un système éducatif peu propice à l'épanouissement des sensibilités artistiques, défaut de pratiques spirituelles structurées qui empêchent l'individu d'accéder à l'"élévation de l'âme" comme aimait à le dire André Malraux, ou défaut encore d'une esthétique urbaine, qui renvoie aux seules nécessités du fonctionnel.

Cette complexité à définir convenablement le champ de la culture condamne sans doute ses acteurs professionnels à s'interroger en permanence sur leur métier. Après avoir poussé très loin les limites de la réflexion idéologique sur leur rôle social, à une époque où le militantisme culturel était une réalité, les professionnels de la culture se trouvent désormais confrontés à des contraintes d'un autre ordre : l'économie et la communication, qui sont devenus les deux monstres sacrés avec lesquels ils doivent désormais composer.

La profession culturelle s'enrichit toujours de nouveaux métiers tandis qu'elle cherche à se définir spécifiquement par rapport à sa seule légitimité : l'artiste et la création.

Ils sont aujourd'hui environ 800.000 à revendiquer l'appartenance à cette profession, dont plus de 70.000 cadres et dirigeants. L'emploi dans ce secteur a crû en moyenne de 23% au cours de ces 5 dernières années, si l'on en croit les résultats de l'enquête de Bernard Latarjet réalisée pour le compte de la DATAR en 1990. Cette croissance quantitative s'accompagne désormais d'une promotion obligée des ressources humaines à laquelle les collectivités et les entreprises à vocation culturelle n'étaient pas préparées. Elle passe par la pratique d'une gestion plus rigoureuse et plus économique, voire commerciale, des activités de production, de diffusion et de communication relevant de l'art ou de la culture. Là où il fallait, il y a 10 ans, faire oeuvre de pédagogie pour distiller avec précaution diverses tâches administratives et financières à des collaborateurs formés sur le tas, il faut maintenant gérer des personnalités, mais aussi des compétences et des statuts. Le fait que l'aide publique ne constitue plus un droit acquis oblige désormais les décideurs à davantage d'exigence et de stratégie dans leur développement. Le niveau de compétence progresse nettement, malgré l'absence d'une rémunération attractive largement compensée par l'attrait du secteur. La culture continue d'attirer massivement les étudiants, mais aussi les professionnels expérimentés, des milieux tertiaires notamment, qui cherchent là une reconversion motivante et réfléchie.

 

 

 

Un champ profesionnel confus

 

Les ressources humaines du secteur artistique et culturel se caractérisent par un certain nombre de spécificités. C'est l'insertion de chacune d'entre elles au sein du champ qui le rend complexe.

Il y a, en premier lieu, une constante : la diversité toujours plus grande des métiers. Elle répond à l'invraisemblable variété des "produits culturels". Ce sont eux qui déterminent les métiers, et non l'inverse. A chaque discipline - théâtre, musique, cinéma, patrimoine, arts plastiques, etc. - correspondent des savoir-faire, de pratiques professionnelles qui génèrent des responsabilités "associées" de nature administrative, technique et financière.

En second lieu, il existe une réelle atomisation des centres de décision. Soit un accroissement constant des lieux de pouvoirs culturels. On en compte au moins quatre : ceux induits par l'appareil d'Etat (ministères de la culture et des affaires étrangères, principalement) ; ceux récemment créés à partir des collectivités locales et territoriales, de loin les plus nombreux ; ceux initiés par l'industrie privée culturelle, pour l'essentiel le secteur musical, cinématographique et l'édition ; ceux, enfin, mis en place par l'entreprise traditionnelle dans une stratégie de mécénat et de communication. Quant aux cadres juridiques employés, ils sont extrêmement variés : cela va de l'administration nationale, ou territoriale, jusqu'à l'association loi 1901, en passant par toutes les variétés de sociétés commerciales, et sans oublier les professions libérales et les intermittents du spectacle.

En troisième lieu, enfin, on constate une internationalisation accrue du champ professionnel, qui oblige, en particulier, à concevoir sa trajectoire professionnelle des perspectives de mobilité. La circulation des produits culturels, les différences de gestions politiques, économiques et artistiques... qui régissent de plus en plus les stratégies culturelles nationales obligent à l'ouverture.

L'économie de la culture repose sur un patchwork juridique et institutionnel complexe. Il est reconnu comme souhaitable dans la mesure où il est un gage contre la standardisation culturelle et professionnelle.

 

 

Clarifier les compétences

 

Ce foisonnement de statuts, de métiers et de responsabilités n'est, en fin de compte, que la résultante de la problématique culturelle. Il répond à une logique socioéconomique particulière qui tire ainsi sa légitimité d'un savant dosage entre le volon-tarisme public et le jeu du marché. Les professions culturelles dirigeantes s'inscrivent dans cette logique-là. Leur typologie s'organise autour de quatre grands pôles :

· Au pôle artistique correspond naturellement la profession des "créateurs" - ceux à partir desquels se mettent en uvre des productions. Le designer, le metteur en scène, le cinéaste ou l'écrivain répondent à ce signalement.

· Au pôle pédagogique correspondent les "médiateurs", c'est-à-dire des professionnels dont la fonction première est de transmettre du savoir-faire, des techniques artistiques ou des compétences spécialisées. Ils sont professeurs au conservatoire, bibliothécaires, animateurs musicaux, conservateurs du patrimoine ou archéologues.

· Au pôle public répond la fonction des '"administrateurs". Ils sont les garants de l'intérêt général et pilotent diverses initiatives artistiques et culturelles. Ils sont attachés culturels, directeurs des affaires culturelles, chargés de mission, conseillers techniques.

· Le pôle économique, enfin, réunit ce qu'il est convenu d'appeler les "managers culturels". Ces professionnels ont la gestion et la responsabilité directe d'activités artistiques et culturelles qu'ils conduisent dans une stratégie de résultats écono-miques. C'est le public qui sanctionne. Ils sont directeurs d'institutions culturelles, de festivals, producteurs de spectacle, directeurs de galeries d'art ou éditeurs.

Ces compétences majeures s'inscrivent donc, de près ou de loin, dans une activité de création, de production, de diffusion et d'animation. Ce sont, au total, plus de 400 métiers différents qui trouvent une place quelque part dans le rapport entre l'artiste et son public.

Quand on sait que 55 % des Français ne sont encore jamais allés au théâtre, 12 % au cinéma, que 82 % n'ont jamais assisté à un concert de jazz et 71 % à un concert de musique classique, on imagine à quel point il reste du chemin à parcourir, une économie originale à développer et des emplois à créer.



1893, l'Europe des peintres

Exposition temporaire au musée d'Orsay

 

Véronique Belin*

 

 

Du 24 février au 23 mai 1993, le musée d'Orsay a eu l'excellente initiative de réunir (en un même lieu - salle d'exposition attenante au musée, entrée place Henry de Montherlant) une ou plusieurs uvres pour chacun des pays représentés, peintes ou exposées pour la première fois il y a exactement 100 ans. Outre cet anniversaire, les 95 tableaux rassemblés à cette occasion ont tous en commun le fait d'avoir été exécutés exclusivement par des artistes européens. Au total, ce ne sont pas moins de dix-huit musées du Vieux Continent qui ont répondu favorablement à cette célébration de l'art pictural européen.

 

 

L'Europe des couleurs

 

Grâce à cette rétrospective rassemblant un "échantillon" du travail de 85 peintres d'Europe à l'aube de notre siècle, on peut découvrir avec plaisir la richesse du patrimoine artistique de l'ensemble du Continent européen.

 

Il convient ici de souligner l'important travail de recherche et de sélection effectué par les organisateurs de cette exposition, ainsi que l'activité de coopération des différents musées et collectionneurs privés européens pour faire découvrir au public l'ensemble des tendances picturales européennes de l'époque, ce qui avait rarement été entrepris jusqu'alors.

 

Le choix des uvres exposées représente, sans doute, l'un des intérêts majeurs de cette exposition. En effet, au fil de ce "voyage" initiatique au sein de l'univers de l'art pictural en Europe, le visiteur découvre, mêlées aux noms prestigieux de peintres français tels que Cézanne, Delacroix, Degas, Gauguin, Monet, Pissaro ou Renoir, les uvres d'artistes européens parfois célébrés dans leur propre pays, mais souvent inconnus du grand public français.

 

Il devient alors possible pour le visiteur de tenter de retrouver les différentes écoles et inter-influences qui ont existé entre les divers centres artistiques européens que furent, entre autres, Londres, Paris, Saint-Pétersbourg ou Bruxelles.

 

Afin de faciliter la compréhension du public, les 95 tableaux proposés se subdivisent en onze thèmes principaux et sont regroupés dans différentes salles sous des titres aussi évocateurs que "paysages européens", "modernismes", "foules et solitudes", "portraits" ou bien encore "peintures d'histoire". Cette disposition permet de mettre en évidence les nombreux brassages de courants stylistiques qui ont enrichi l'art européen.

 

Les influences transversales (et non pas nationales) qui ont marqué la peinture européenne y apparaissent plus clairement, qu'il s'agisse de l'impressionnisme, des primitivismes, de l'intimisme, ou bien encore du symbolisme.

 

 

L'Europe des "Lumière"

 

Lors de la visite, il est également recommandé de ne pas négliger le montage audio-visuel (projeté en continu dans un mini-auditorium au second niveau), judicieusement proposé par les organisateurs de cette exposition, avec l'aide des Archives du Film du Centre national de la cinématographie et de la Cinémathèque, afin de célébrer le premier centenaire d'un autre art visuel, le cinéma.

 

En effet, à cette occasion, et sous le titre L'Europe des opérateurs Lumière, 1896-1897, une série d'extraits de films documentaires, d'abord réalisés par les frères Lumière eux-mêmes, puis en leur nom par d'autres opérateurs dans l'Europe entière, ont été rassemblés et permettent aux visiteurs de redécouvrir les capitales européennes telles qu'elles existaient il y a un siècle.

 

Le charme désuet du muet et des images en noir et blanc rapportées par ces premiers cinéastes font revivre, avec originalité, les grands événements de la fin du siècle dernier devant un public visiblement enthousiaste.

 

En effet, quelle que soit la nationalité des nombreux visiteurs étrangers, chacun d'entre eux peut retrouver les images d'un lieu familier, qu'il s'agisse de l'Exposition universelle en Suède, de la remontée des Champs Elysées, ou de scènes quotidiennes (concours de pétanque à Lyon, jeux d'enfants autour du bassin des Tuileries) qui se mêlent sans rupture apparente aux grandes dates officielles (premier défilé d'automobile à Nice, cortèges royaux, processions religieuses), à une époque où l'idée d'Europe semblait s'appliquer également au-delà de l'Allemagne.

 

Pour conclure, nous pouvons sans doute conseiller la visite de cette exposition à tous les sceptiques qui douteraient encore de la possibilité de donner un "supplément d'âme" à l'Europe économique en voie de construction, ou de la nécessité d'ouvrir ses frontières à l'ensemble du Continent.

 

Le talent des artistes de la fin du dix-neuvième siècle nous a laissé en héritage tous ces splendides tableaux comme autant de preuves qu'une véritable Europe culturelle pouvait exister. Pourquoi désespérer de pouvoir, à notre tour, relancer ce mouvement, cent ans plus tard, à l'aube du nouveau millénaire ?



La Grèce et la question de la Macédoine

Tassia Galliopi*

 

Il est évident que, objectivement examinée, la question macédonienne ne peut pas se poser pour la Grèce. Le statut légal des frontières nord du pays est assuré par des traités internationaux, comme le traité de Bucarest (1913), qui mit fin à la deuxième guerre balkanique, et les traités de paix, à la fin des deux guerres mondiales, de Neuilly (1919) et de Paris (1947).

 

De plus, la composition ethnologique de la Macédoine grecque, qui, pendant l'occupation ottomane, était un mélange de nationalités, de religions et de langues, se caractérise aujourd'hui - du fait des départs des populations slaves après la deuxième guerre mondiale et la guerre civile - par une homogénéité rare pour la région de la péninsule balkanique. Selon le dernier recensement de 1981, dans les treize départements de la Macédoine vivent aujourd'hui deux millions de Grecs.

 

Enfin, ces dernières années, le sentiment d'identité nationale en Macédoine a été renforcé par des découvertes archéologiques impressionnantes dans diverses régions de ce pays, qui ont affirmé de manière authentique ses racines grecques. Le fait que cette région corresponde à ce qu'était la Macédoine à l'époque de Philippe donne aux Grecs le sentiment d'être les héritiers de droit de la région.

 

Pourquoi, alors, cette inquiétude des Grecs aujourd'hui pour des décisions qui concernent la République de Macédoine l'ex-Yougoslavie ? Peut-être la raison principale se trouve-t-elle dans l'insécurité traditionnelle que les Grecs ressentent à cause des événements qui ont eu lieu au 20ème siècle. Il ne faut pas oublier que, pendant les deux guerres mondiales, des zones de la Macédoine grecque ont été occupées par l'armée bulgare, et que la guerre civile qui a suivi a soulevé la menace de voir la Macédoine se constituer en État indépendant, soit dans le contexte de l'ex-Yougoslavie fédérale, soit dans le contexte d'une fédération communiste balkanique. L'écroulement de l'ex-Yougoslavie, la demande de reconnaissance de ses républiques par la communauté internationale et l'utilisation de "Macédoine" pour l'une d'elles fait ressurgir la question macédonienne.

 

Il y a une confusion systématique de la part de Skopje entre les deux sens du terme "Macédoine" : le sens ethnologique- historique et celui administratif-géographique. Comme terme ethnologique-historique, la Macédoine est liée à la Grèce ancienne et aux Macédoniens Philippe et Alexandre. Comme terme administratif-géographique, ce mot a été utilisé pour dénommer une périphérie administrative qui correspondait à une région géographique différente selon les époques.

Pourquoi Skopje insiste-t-elle sur l'emploi de l'appellation "Macédoine", puisque des hommes politiques de la République ont assuré que leur peuple est slave et qu'il n'a rien à voir avec les anciens Macédoniens ? Pourquoi revendiquent-ils cette appellation, puisque leur région ne recouvre que 39% de la région géographique de la Macédoine, tandis que 61% se trouvent en Grèce ? Bien sûr, en 1944, Tito a appelé cette région "République populaire de Macédoine" et, plus tard, "République socialiste de Macédoine". Mais cet acte servait les buts expansionnistes du régime de Tito, qui n'existe plus aujourd'hui. Par conséquent, tous ces restes, même l'usurpation de l'appellation "Macédoine", ne sauraient exister. (Surtout qu'aujourd'hui il s'agit d'un État indépendant)

 

L'adjectif macédonien fait partie intégrante de l'identité, nationale et culturelle, de l'hellénisme. Il ne peut pas être utilisé par un État indépendant qui occupe une petite partie seulement de la région géographique de la Macédoine. Le choix du nom d'un pays n'exprime pas seulement le droit à l'auto-désignation qui, il est vrai, est reconnu par le droit international, mais aussi, et surtout, la revendication de l'histoire évoquée par le terme. Si cette République de l'ex-Yougoslavie s'appelle "Macédoine", cela rendrait possible la constitution d'un foyer qui, dans un premier temps, "surveillerait" et "protégerait" les régions homonymes hors frontières qui, selon Skopje, attendent l'occasion de "se libérer" et "s'unir à la mère-patrie".



Cycle Jean-Monnet : l'Europe en questions

Les partenaires et concurrents de l'Europe :

l'AELE et les grands blocs mondiaux

Conférence prononcée le 6 mai 1993

 

 

La Norvège

 

Ove Thorsheim*

 

Dans le cadre du cycle de conférences consacré à l'AELE, l'Association européenne de libre échange, je suis venu vous parler de mon pays, la Norvège.

Je vous présenterai brièvement son histoire, son économie, sa culture, et plus précisément les relations qu'elle entretient avec les autres pays européens.

C'est une tâche à la fois facile et difficile. Je ferai de mon mieux pour vous donner une image fidèle de mon pays et de mon peuple, qui sera sans doute incomplète mais vraie.

Et afin de mieux vous faire apprécier mon pays, je vous ai apporté des produits norvégiens, que pourrez goûter à la fin de la conférence, et certains pourront même en emporter puisque notre rencontre se terminera par une tombola : vous avez tous reçu un ticket numéroté à l'entrée !

Et maintenant, voici la Norvège.

 

Ses caractéristiques

Quelques données sur la géographie physique et humaine de la Norvège pour commencer. C'est un pays qui a :

· une superficie de plus des deux tiers de celle de la France ;

· une population quinze fois moins importante que celle de la France : 4,2 millions d'habitants, soit 13 habitants au kilomètre carré, comparés à une densité moyenne de 145 habitants au kilomètre carré pour les pays de l'Europe communautaire ;

· plus de 2 000 kilomètres de long, et 6 kilomètres de large à l'endroit le plus étroit ;

· plus de 20 000 kilomètres de littoral, plus de 50.000 îles et îlots, et le tiers de son territoire au nord du Cercle polaire ;

· une population éparpillée dans les montagnes, les fjords, les îles, sous le soleil de minuit.

 

Les Norvégiens

Le peuple norvégien est extrêmement homogène. Il n'y a pratiquement que des Norvégiens de parents norvégiens en Norvège.

Exception faite de quelque 50.000 Lapons ou Sami - comme ils se nomment eux-mêmes, et comme nous devons les appeler -, et de quelques étrangers égarés - installés depuis quelques années -, nous avons tous les mêmes origines, les mêmes expériences, les mêmes habitudes et les mêmes valeurs. (J'avoue que je simplifie un peu, mais il est indispensable de prendre en compte cette extraordinaire homogénéité si l'on veut comprendre notre pays et notre peuple).

Nous avons très peu de riches, et très peu de pauvres. Les riches - quelques familles d'armateurs, de propriétaires de forêts, d'industriels - sont si peu nombreux qu'ils ne constituent pas une classe, tout juste une couche sociale à peine discernable. Des impôts élevés et un système de sécurité sociale bien développé contribuent à l'harmonisation : nous formons une société très homogène et nous sommes très égalitaires. Nous sommes tous d'origine modeste, nous venons tous d'une île ou d'une vallée - et nous en sommes fiers.

Même si la moitié de la population vit dans la région d'Oslo, le Norvégien se souvient de ses origines et conserve son dialecte local. Nous sommes presque tous capables de dire d'emblée, avec exactitude, d'après son accent, de quelle région vient un compatriote, même s'il s'agit d'une personne ayant reçu la meilleure éducation et vivant depuis 25 ans dans la capitale.

Nous sommes patriotes, et très attachés à notre lieu de naissance. Les pires parmi nous sont ceux qui viennent de la plus belle ville, Bergen, située sur la côte ouest. Ils ne ratent pas une occasion de dire d'où ils viennent, et ils emportent leur drapeau avec eux où qu'ils aillent.

L'immigration est un phénomène nouveau pour nous. Il n'y a que depuis quelques années qu'un certain nombre d'étrangers viennent s'installer chez nous, exception faite de quelques Suédois et Danois qui passent tout à fait inaperçus.

Au cours des années 1970, il y eut une vague d'immigration pakistanaise presque inexplicable. Plus tard, il y eut les "boat people", les Vietnamiens repêchés par les Norvégiens au large de l'Indochine. Et maintenant nous avons décidé d'accueillir un certain nombre de réfugiés sur la recommandation du Haut Commissariat pour les Réfugiés des Nations Unies.

Nous les appelons nos nouveaux compatriotes. Ils ont apporté à notre pays une plus grande diversité, d'autres cultures, d'autres perspectives, plus de restaurants intéressants et un meilleur choix de produits importés. La majorité est bien intégrée et bien acceptée, mais nous ne pouvons pas nier que certains milieux éprouvent à leur égard une certaine animosité. Mais dans l'ensemble tout se passe bien - et aucun parti politique n'a voulu profiter de ces antipathies pour proposer la fermeture de nos frontières..

 

Son histoire

Les paléontologues estiment que les premiers hommes ayant vécu sur le sol norvégien étaient des chasseurs qui s'y installèrent il y a de cela 10.000 ou 20.000 ans.

Cela ne fait pourtant que 1 200 ans que les Norvégiens font partie de l'histoire de l'Europe ! L'époque viking commence aux alentours de l'an 800 de notre ère, et, dès ce moment, notre histoire est étroitement mêlée à celle de l'Europe.

L'unité nationale s'est progressivement constituée vers l'an 900, et elle se renforça pendant le Moyen Âge. Vers la fin du 13ème siècle, la Norvège avait fondé plusieurs colonies : en Islande, au Groenland, aux îles Feroë, dans certaines régions de l'Ecosse, de l'Irlande et de l'Angleterre. Des luttes intestines et la Peste noire, responsable de la mort des deux tiers de la population, ont fait que le pays passa sous autorité danoise. La Norvège et le Danemark resteront unis jusqu'en 1814, c'est-à-dire durant plus de quatre siècles. Cette période est traditionnellement connue sous le nom de "la nuit des 400 ans".

Pendant les guerres napoléoniennes, nous avons mal choisi nos amis. L'échec de Napoléon fut aussi le nôtre - et eut pour conséquence que la Suède obtint la Norvège comme récompense de ses efforts de guerre aux côtés des vainqueurs.

L'union avec la Suède était de plus en plus mal supportée en Norvège. Mais, heureusement, malgré les bruits des bottes dans les deux camps, les deux pays purent se séparer pacifiquement en 1905.

La jeune nation indépendante sut rester neutre pendant la guerre de 1914-1918, et la modernisation du pays, son industrialisation, progressèrent rapidement jusqu'en 1940.

En avril 1940 la Norvège fut attaquée par les Allemands. Malgré le peu de moyens, la résistance fut efficace, et elle reçut le soutien des Alliés. La contre-attaque à Narvik fut la première victoire alliée de la guerre - mais les forces qui y participèrent furent rappelées pour se battre sur d'autres fronts, dans des batailles de plus grande envergure.

Après trois mois de combat, le gouvernement quitta le pays et la Norvège fut occupée par les Allemands pendant cinq ans.

La guerre avait fortement marqué les Norvégiens, et ils en sortirent convaincus que ce n'est que grâce à des alliances solides qu'un petit pays peut sauvegarder son indépendance, et que seule une coopération internationale contraignante peut assurer la paix.

La Norvège est membre fondateur des Nations Unies et membre de l'OTAN. Le 25 novembre dernier, elle a demandé l'adhésion à la Communauté européenne.

 

L'économie

Un été, il y a quelques années, un touriste qui visitait le Finnmark, le département septentrional de la Norvège, trouva le pays bien rude, et demanda au premier Norvégien qu'il rencontra :"Mais qu'est-ce que vous faites ici toute l'année?". "Pendant l'été, on pêche et on fait l'amour" répondit le Norvégien. "Et pendant l'hiver ?". "On ne pêche pas".

C'est le manque de pain qui a poussé les Vikings à visiter l'étranger. Un climat défavorable rend l'agriculture aléatoire, et même une pêche abondante ne suffit pas pour nourrir tout un peuple. La Norvège fut pendant des siècles un pays pauvre.

Ce n'est qu'avec la maîtrise de l'énergie hydroélectrique qu'elle a pu tirer parti de ses ressources naturelles : les nombreuses chutes d'eau . Au début du 20ème siècle, ces chutes, convertibles en énergie bon marché, ont attiré les investisseurs industriels européens. La Norvège a utilisé l'énergie et les activités qu'elle génère pour se moderniser et s'industrialiser.

Après la découverte des gisements de gaz et de pétrole dans la mer du Nord, dans les années 60, notre pays doit encore beaucoup plus sa richesse et sa compétitivité à l'énergie bon marché.

Ce qui caractérise l'économie norvégienne, c'est son ouverture vers l'extérieur. La somme de nos exportations et de nos importations égale celle de la France en chiffres réels. 40% de notre production de services et de biens sont destinés à l'exportation, en majorité vers l'Europe des Douze et les six partenaires de la Norvège au sein de l'AELE. Plus de la moitié est exportée vers la Suède, le Danemark, l'Allemagne, la Grande-Bretagne et la France.

Les exportations norvégiennes sont très diversifiées : pétrole et gaz naturel, poissons et produits dérivés, métallurgie et produits du bois, produits chimiques, matériel informatique, produits de consommation, technologie de pointe, constructions navales et pétrochimie. Le secteur le plus actif à l'exportation, après celui des matières premières et des produits semi-finis, est celui de l'industrie mécanique. Les navires et les équipements de marine norvégiens sont particulièrement appréciés. La flotte marchande norvégienne est la quatrième au monde (et elle est six fois plus importante que la flotte française).

La population active se répartit comme suit : 70% dans les services publics et le secteur tertiaire ; 17% dans l'industrie (pétrole y compris) ; 5% dans l'agriculture ; 1% dans la pêche. (Je note entre parenthèses que les deux derniers secteurs ont une importance politique qui dépasse largement leur importance économique).

La Norvège a aujourd'hui une économie très forte : quand les pays nordiques ont laissé flotter leurs monnaies à l'automne dernier, le mark finlandais a chuté de 30%, la couronne suédoise de 20% et la couronne norvégienne de 2,7%. Tout l'argent employé à soutenir la couronne avant de la libérer de l'attachement au Système monétaire européen est déjà récupéré.

La Norvège remplit toutes les conditions stipulées par le Traité de Maastricht pour l'Union monétaire européenne, sauf pour ce qui est du déficit budgétaire, qui dépasse de 0,3% la limite fixée. La balance commerciale est positive. La Norvège est le seul pays de l'OCDE où les créances dépassent la dette publique. Les intérêts sont inférieurs à ceux pratiqués en France et en Allemagne. Le chômage atteint 5,7%, ce qui est difficilement acceptable sur le plan politique, mais ce qui est mieux que dans la majorité des pays européens.

 

Les structures de l'industrie

La Norvège compte peu de géants industriels. Il n'y a que cinq sociétés norvégiennes dont le chiffre d'affaires dépasse les 10 milliards de francs. A peine 5% des sociétés comptent plus de l00 employés. Les autres sont des petites et moyennes entreprises : 80% des entreprises emploient moins de 20 personnes. Les PME sont toutefois au centre des objectifs de la politique nationale de développement régional. Étant donné la structure de la population, le gouvernement doit souvent venir en aide aux communautés locales en garantissant une économie diversifiée. L'implantation de petites entreprises au sein des communautés locales contribue au développement et à la survie des populations régionales, ce qui est un but politique soutenu par tous les partis politiques.

Dans une perspective européenne, certains secteurs sont plus importants que d'autres. C'est le cas de l'agriculture, de la pêche et du pétrole.

 

L'agriculture

L'agriculture norvégienne est fortement marquée par la situation géographique du pays. Un tiers environ du territoire norvégien se situe au nord du cercle polaire arctique. Les montagnes et autres zones impropres à l'agriculture, tels que les glaciers et les lacs, constituent environ 75% du pays : 22% du territoire sont recouverts de forêts exploitables et il y a tout juste 3,5% de terres arables cultivées (pour une moyenne de 57% dans la CE). Le Gulf Stream exerce une influence favorable sur le climat du pays et principalement sur les régions côtières, alors que la situation septentrionale de la Norvège justifierait un climat plus rigoureux. Les températures atteignent néanmoins le minimum indispensable à la croissance des végétaux. Le relief limite la superficie des terres cultivables. Ce qui explique en grande partie la taille réduite des exploitations agricoles dont la superficie moyenne est de 9 hectares de terres arables et 50 hectares de forêts. Environ 70% des agriculteurs combinent exploitation forestière et activités agricoles. Deux agriculteurs sur trois travaillent à l'extérieur de leur exploitation. Les trois quarts des revenus du secteur agricole proviennent de l'élevage et le reste des cultures de rente. Pourtant, la Norvège doit importer 50% des produits agricoles qu'elle consomme. Cela représente l'autosuffisance la plus faible de tous les pays d'Europe, à l'exception de l'Islande.

 

La pêche

Aussi loin que remonte l'histoire de la Norvège, la chasse et la pêche ont toujours été les principaux moyens de subsistance de la population. Sur le littoral, le mode de vie et la culture sont fortement influencés par ces activités. L'industrie de la pêche est aujourd'hui un des principaux secteurs d'exportation. La pêche et l'aquaculture sont les principales activités utilisatrices de main-d'oeuvre dans de nombreuses zones côtières. Après avoir été soumise pendant plusieurs années à une réglementation stricte et à des quotas, l'industrie de la pêche connaît à présent un nouvel essor. La gestion durable des ressources de la mer jouera un rôle crucial dans les années à venir.

Les prises effectuées dans les eaux norvégiennes s'élèvent à 3 millions de tonnes par an. 90% du poisson débarqué par les bateaux de pêche sont destinés aux marchés étrangers. Ces exportations représentent 15% du total des exportations (exportations de gaz, de pétrole, des navires et de plates-formes de forage non comprises).

Le montant des exportations de poisson vers la France s'élève à presque 1,5 milliards de FF, les deux tiers concernant le saumon d'élevage.

 

Le pétrole

Les ressources énergétiques et la production d'énergie en Norvège sont considérables dans le contexte de l'Europe occidentale. 90% de la production d'énergie primaire se fait sur le plateau continental, où l'on extrait aujourd'hui plus de 2 millions de barils de pétrole par jour. Cela place la Norvège au quatrième rang des exportateurs dans le monde. La production de gaz naturel, exportée en totalité vers les pays de la Communauté européenne, représente 10% de leur consommation et un tiers de l'ensemble de leurs importations de gaz. Au total, notre production d'énergie représente plus de 15% de la production d'énergie primaire en Europe occidentale.

Parmi les réserves prouvées restant en Europe occidentale, environ la moitié se situe sur le plateau continental norvégien. Des grandes parties de ce plateau sont encore inexplorées. L'on s'attend à faire encore bien des découvertes. A ce jour, 10% seulement des ressources d'hydrocarbures ont été extraites.

Le secteur énergétique occupe une place bien plus importante dans l'économie norvégienne que dans l'économie de la Communauté européenne. La contribution de ce secteur au PIB est égal à celui de toutes nos industries traditionnelles confondues, et le pétrole représente un tiers du total de nos exportations. Dans les échanges avec la France, le pétrole et le gaz représentent plus des deux tiers de la valeur, soit presque 10 milliards de F par an. On peut dire c'est le pétrole qui sauve l'économie norvégienne et permet à ce pays d'avoir un niveau de vie parmi les plus élevés d'Europe.

Notre plateau continental a été largement accessible à l'industrie pétrolière internationale. Aujourd'hui environ 25 des plus grandes compagnies pétrolières participent à l'exploitation de notre pétrole. Des fournisseurs étrangers ont bénéficié d'un libre accès au marché off-shore et ont apporté environ la moitié de toutes les fournitures de biens et de services pour ce marché. L'internationalisation de ce secteur a apporté beaucoup d'idées, d'expérience et de technologies très précieuses pour développer notre plateau continental. Dans ce contexte, des compagnies et des fournisseurs français ont joué un rôle considérable.

Dans la foulée de la coopération franco-norvégienne pour les activités pétrolières, les relations entre nos deux pays se sont développées dans une multitude de domaines, de la fabrication d'armes jusqu'aux échanges culturels. Aucun facteur n'a eu plus d'importance pour les relations entre la Norvège et les autres pays d'Europe que la découverte et l'exploitation de nos ressources pétrolières.

 

La politique

Politiquement, même si la Norvège est pluraliste et comporte un ensemble de partis politiques, on peut, pour simplifier, dire qu'ils sont tous sociaux-démocrates. En tout cas c'est là ma vision personnelle des choses et non la version officielle sur la vie politique norvégienne.

En Norvège, il n'y a ni extrême gauche ni extrême droite. Les communistes, et toutes les variantes du léninisme confondues, n'obtiennent pas 2% des suffrages. Les partis représentés au Storling, notre Assemblée nationale, sont politiquement très proches. Certes, il y a des différences : ils revendiquent plus ou moins d'étatisme, plutôt plus d'ailleurs. Plus ou moins de subventions tous azimuts, aujourd'hui plutôt moins. Plus ou moins de protection sociale - la majorité se contente de sauvegarder les acquis.

Le parti travailliste (social-démocrate) est le premier parti, avec environ 30% des voix. Notre gouvernement minoritaire actuel est issu du parti travailliste et gouverne selon des accords conclus au cas par cas avec les autres partis. Le Høyre, parti conservateur, est son parti d'opposition directe. Dans le contexte européen, il fait figure de modéré (et il aurait sans doute été classé social-démocrate dans beaucoup de pays). Les quatre autres partis représentés à l'Assemblée nationale sont plus socialistes ou plus chrétiens, plus populistes ou plus agrariens. Mais les changements de gouvernement n'entraînent normalement que des ajustements politiques et non de véritables changements.

Le Premier Ministre actuel est Mme Gro Harlem Brundtland, qui occupe ce poste pour la troisième fois. Sur un total de 18 ministres, nous avons huit femmes ministres. C'est plutôt normal, nous avons une loi qui stipule que les deux sexes doivent être représentés dans tous les organismes, conseils et délégations officielles ! Les femmes doivent y être représentées à hauteur de 40% au moins .

Et au sommet ? Nous n'avons pas de président - mais nous avons un un roi, bien sûr. Il est difficile de décrire - et de faire comprendre - la monarchie norvégienne actuelle. Comment expliquer qu'un État moderne puisse conserver un système si "vieillot"?

Notre Constitution fut rédigée en 1814 pendant une courte période d'indépendance, avant que la Suède ne s'empare de la Norvège, son butin de guerre. La monarchie figurait dans cette Constitution - et elle y figure toujours. Après notre séparation d'avec la Suède, en 1905, la monarchie fut instaurée après un référendum qui, à une écrasante majorité, confirma ce système et choisit un monarque, un prince royal danois, petit-fils de la reine d'Angleterre.

Le choix fut heureux. Le roi Hakon VII régna sur la Norvège pendant 52 ans, son fils Olav V pendant 34 ans, et la popularité de la monarchie ne cessa de grandir, au point que même les partis les plus à gauche n'osent la contester.

Le roi de Norvège règne réellement, mais discrètement. Chaque vendredi, il préside le Conseil des ministres, et toutes les décisions prises doivent recevoir son approbation, qu'il donne.

Car la monarchie en Norvège est constitutionnelle et démocratique, et hormis de rares exceptions, le roi ne contredit jamais son gouvernement. Les rares fois où il a dit "NON" - par exemple il n'a pas accepté de se rendre aux Allemands en 1940 - la postérité lui a donné raison.

Et si j'ajoute que notre roi actuel, Harald V, coûte beaucoup moins cher aux contribuables que la majorité des Présidents des autres pays européens, vous comprendrez mieux que nous gardions notre monarchie, et que nous soyons loyaux envers elle. Nous sommes plus fiers de notre roi que beaucoup d'autres peuples ne le sont de leurs présidents, - sans les nommer - bien entendu.

 

La culture

En Norvège, nous parlons de "la notion élargie de la culture", sous-entendant que la culture dépasse la notion habituelle des beaux-arts et des lettres.

Je pourrais vous parler d'une partie essentielle de la culture norvégienne. Ou des randonnées à pied dans les forêts et les montagnes, qui sont également très importantes pour nous. Mais je me limiterai à quelques remarques sur les conditions particulières de la culture norvégienne - et je citerai quelques noms connus pour vous préciser qu'ils s'agit bien de Norvégiens.

Pendant des siècles notre pays a été très pauvre, et en outre sous domination étrangère. Il n'y avait pas de classe aisée susceptible de jouer le rôle de mécène - et nous trouvons donc très peu de témoignages d'activités culturelles entre l'époque viking et le 19ème siècle. Avec la naissance du nationalisme, le romantisme européen aidant, les premières manifestations de l'identité culturelle norvégienne apparaissent. S'inspirant de ce qui se passait ailleurs en Europe, les écrivains, les peintres, les compositeurs de notre pays produisirent les premières uvres reconnues d'une très haute qualité.

Henrik Ibsen est traditionnellement considéré comme notre plus grand écrivain. Auteur de Peer Gynt et de Maison de poupée, à la fin du siècle dernier; il bouleversera l'art dramatique avec son réalisme, et ses uvres sont encore jouées à l'heure actuelle.

A la même époque, le peintre Edvard Munch influencera toute une génération avec ses tableaux expressionnistes qui frôlent la folie.

Enfin, le compositeur Edvard Grieg écrivit des chefs-d'oeuvre en mêlant musique moderne et musique folklorique.

A l'époque, et cela est encore vrai de nos jours, les artistes norvégiens se sont sentis européens, ils ont voyagé en Europe, ils y ont puisé leur inspiration et ils sont source d'inspiration pour les autres. Nos frontières nationales ne nous permettent pas l'autosuffisance, et ce qui est vrai pour la politique et l'économie l'est encore davantage pour la culture, elle est là pour en témoigner.

 

La Norvège aujourd'hui

Et à quoi consacrons-nous aujourd'hui notre temps, quand nous ne nous inquiétons pas de nos prêts immobiliers, des impôts écrasants, des changements éternels de pneus - pneus d'été et pneus cloutés ?

Nous le consacrons très souvent à notre vie familiale. La journée de travail est chez nous une des plus courtes d'Europe - de 8h du matin à 3h de l'après-midi pendant l'été. Après, il y a la famille, les enfants, les parents, le bricolage à la maison.

Les activités d'une famille se règlent souvent sur les activités des enfants : les adultes les accompagnent à l'entraînement et aux compétitions sportives, aux rendez-vous d'activités musicales, ou aux autres activités collectives. Ou, parfois, toute la famille sort pour faire du ski ou des randonnées à pied. Souvent, elle part pour la "hytte", la résidence secondaire sur la côte, dans les montagnes ou dans la forêt. De tous les pays d'Europe, la Norvège est le pays où les familles ont le plus de résidences secondaires.

La majorité des citoyens s'occupe également de la situation mondiale. Ils veulent un monde meilleur, plus équitable, moins pollué. Aucun pays ne contribue davantage que la Norvège à l'aide des pays en voie de développement. Depuis des années, et même pendant la crise actuelle, elle y consacre plus de 1% de son P.I.B.

La protection de l'environnement est aussi très importante. Tous les partis politiques et presque tous les citoyens norvégiens débordent d'imagination pour proposer des améliorations de l'environnement, pour réduire la pollution, protéger les espèces menacées, chez nous et ailleurs dans le monde. Il n'y a que le manque d'argent qui impose des limites à nos bonnes intentions.

 

La Norvège et l'Europe

Maintenant que vous connaissez bien mon pays, je vous dirai quelques mots sur nos relations avec l'Europe, notre demande d'adhésion à la Communauté, et les sentiments que nous éprouvons à cet égard.

Géographiquement, la Norvège fait partie de l'Europe. Son histoire est partie intégrante de l'histoire européenne, sa culture également. Son économie est étroitement liée à celle des autres pays européens, et la tradition politique renforce notre volonté d'être Européens à part entière.

S'il y a des débats dans notre pays sur les modalités de nos relations avec le reste de l'Europe, personne ne songe à nier que la Norvège est partie intégrante de l'Europe et doit le rester.

Le seul pays qui ait dit "Non" à la Communauté européenne est pourtant la Norvège. Le peuple vota "Non" lors du référendum de 1972 (quand le Danemark, l'Irlande et la Grande-Bretagne disaient "Oui"). Malgré les recommandations du gouvernement et de presque tous les partis politiques, nos concitoyens rejetèrent le résultat des négociations, le trouvant insuffisant, surtout dans le domaine de la pêche.

Pendant 20 ans la question resta taboue, et ce n'est que tout récemment que le débat sur l'Europe a repris. Entre-temps, le monde a changé, la Communauté aussi. Je vous cite un extrait de notre discours lors de l'ouverture des négociations, le 5 avril dernier.

La Communauté européenne est devenue l'institution sur laquelle repose le futur de notre continent. Elle suscite des débats d'idées, attire les démocraties naissantes de l'Europe centrale et de l'Europe de l'Est. La paix, la démocratie et le bien-être en Europe dépendent de sa cohésion et de son efficacité.

"En cette fin de vingtième siècle, nous nous voyons confrontés à des économies qui tournent au ralenti, des taux de chômage inacceptables, des turbulences monétaires et des tensions inter-ethniques. Tous ces problèmes exigent que nous unissions nos efforts par-delà nos frontières. Dans le même temps, chaque pays souhaite conserver son identité propre et développer sa culture nationale. Nous souhaitons apporter notre contribution à la diversité culturelle de l'Europe - diversité qui est en réalité sa force et son génie. Nous sommes sûrs que nos buts et nos objectifs rejoignent ceux de la Communauté.

Si la Norvège demande à être membre de la Communauté et si elle est membre associé au sein de l'UEO, c'est parce qu'elle veut prendre une part plus active à une coopération élargie au sein d'une Europe nouvelle. Nous voulons prendre notre part de responsabilités dans le maintien de la paix, dans le développement et la stabilité européens. Nous demandons à adhérer à une Communauté qui a ses propres règlements et ses propres traditions. Nous acceptons "l'acquis communautaire" et nous souhaitons nous associer à sa croissance. Nous partageons les buts politiques et les ambitions définis par le Traité de Rome et le Traité de Maastricht".

Derrière ce discours, on trouve les deux tiers de l'Assemblée nationale - et selon les sondages, 40% de la population a l'intention de voter "Oui". 50% sont pour le moment contre l'adhésion, et 10% sont indécis. Le résultat des négociations décidera certainement du résultat du référendum, aujourd'hui comme en 1972.

 

Inconvénients et avantages de l'adhésion

L'Europe est en pleine transformation. La Norvège souhaite participer aux changements en cours et les influencer.

La Norvège fait partie de l'Europe. En restant en dehors de l'Europe, nous craignons l'isolement.

La Norvège est un petit pays, fortement dépendant des décisions des autres. Nous regardons vers la Communauté avec un souci de stabilité. La coopération économique à l'intérieur de la Communauté va stimuler les entreprises norvégiennes, contribuer à un plus grand investissement et réduire le chômage.

Aussi bien pour notre sécurité que pour notre économie, l'adhésion est un avantage.

La Norvège est un pays jeune : elle a obtenu son indépendance seulement en 1905. Dans une institution internationale comme la Communauté, il faut accepter que certaines décisions puissent être prises sans que les intérêts de la Norvège soient totalement pris en considération. Ceci est un inconvénient, mais c'est aussi le prix à payer pour notre participation.

Le principal argument de ceux qui sont contre l'adhésion est la perte de la souveraineté nationale. Ils craignent que les décisions ne soient prises à Bruxelles, sans que la Norvège ait pu dire son mot.

Ils craignent que les étrangers surexploitent nos ressources naturelles - le pétrole, le poisson - et que cela aille à l'encontre de nos intérêts nationaux. Ils craignent aussi que notre agriculture, marginale en Europe, ne soit abandonnée au profit de l'agriculture de l'Europe du Sud, plus favorisée par le climat et plus rentable.

Le chômage dans la Communauté fait également peur. Le taux de chômage en Norvège est trop élevé, mais il n'est que la moitié de celui de la Communauté.

Et enfin, certains craignent pour l'identité norvégienne. Pour notre langue, nos murs, notre système social. Un petit pays peut-il survivre à l'intérieur d'une grande entité telle que la Communauté.

Les questions politiques ne poseront pas trop de problèmes, ni pour nous, ni pour la Communauté. L'économie comme telle non plus. Pourtant, les négociations vont sans doute rencontrer des difficultés sur plusieurs points : l'agriculture, la pêche, l'énergie, la politique régionale.

Je souligne ce dernier point : les problèmes régionaux de la Norvège sont étroitement liés à la physionomie géographique et démographique du pays. Dans la Communauté européenne, la politique régionale et les aides publiques accordées en fonction de critères socio-économiques jouent un rôle majeur dans la définition des régions défavorisées. Ces critères, par exemple le PIB par habitant ou le taux de chômage, ne prennent cependant pas toujours en compte les problèmes liés aux distances, à la densité de la population et à la rigueur du climat. La Norvège accorde une importance primordiale à la reconnaissance d'un de ses objectifs politiques qui vise à maintenir une population stable dans toutes les parties du pays.

 

La Norvège va-t-elle adhérer?

La volonté politique de la Norvège d'entrer dans la Communauté est incontestable.

Il va falloir trouver au cours des négociations des solutions aux quatre questions (difficiles) que je viens de mentionner. Quand cela sera chose faite, je suis personnellement convaincu que le "Oui" l'emportera au référendum.

Pour finir, je vais vous parler du sujet le plus important ces jours-ci en Norvège : les Jeux Olympiques d'hiver.

Les prochains Jeux auront lieu à Lillehammer dans neuf mois, et tout le monde en parle.

Si, comme nous, vous êtes de grands amateurs de sport (pratiquants ou non pratiquants), vous trouverez dans les programmes distribués de quoi alimenter votre réflexion... et peut-être cela vous donnera-t-il l'envie de participer, en direct... ou par télévision interposée !

 


Femmes, nations, Europe

 

Sylvie Duchemin*

 

 

Du 13 au 15 mai 1993 s'est tenu à l'Université Paris 7-Jussieu, un colloque intitulé : "Femmes, Nations, Europe - nationalisme et internationalisme dans les mouvements de femmes en Europe (XIXe/XXe siècle)". Il était organisé par le Centre d'études et de recherches inter-européennes contem-poraines (CERIC), et par la Fondation scientifique internationale des femmes (WIF), sous le haut patronage de Mme Simone Weil, ministre d'État.

 

L'intérêt de ce colloque réside, d'une part, dans la diversité des intervenants - des universitaires européens, une députée du Parlement de Pologne, une journaliste berlinoise- et, d'autre part, dans la pertinence des cinq thèmes traités successivement par les différents orateurs -"La femme dans les représentations nationales", "Les femmes face aux nationalismes", "Les modes de transgression", "Femmes européennes et identités nationales", et enfin la table ronde autour de la question : "Quelle citoyenneté pour les femmes en Europe ?"

 

Au fur et à mesure des interventions, il est apparu, grâce aux nombreuses références historiques, qu'il existe une intrication profonde entre les trois réalités "Femmes", "Nations", "Europe". A titre d'exemple, l'importance de la mère du héros dans la constitution des mythes en Italie, la contribution de la mère polonaise (Matka Polka) au maintien des traditions nationales, religieuses et culturelles durant les cent vingt années d'occupation de leur pays (fin du 18ème à début 1918), ou encore le courage des femmes uvrant, en temps de guerre et de paix, pour la liberté.

 

Comme on peut le constater, les exemples ne sont pas limités à l'Europe communautaire, mais ils s'étendent aussi à l'Europe centrale. Le fait que les recherches sur l'histoire de la femme portent sur le continent européen dans sa totalité permet de trouver des similitudes historiques, sociales... pour l'ensemble du territoire. Toutes ces études contribuent donc à enrichir les données déjà établies et à rapprocher l'Europe occidentale de l'Europe centrale. L'histoire de la femme ne peut donc pas être considérée comme une "petite histoire", mais doit, au contraire, affirmer son importance, sa richesse, sa densité, qui la feront sortir du carcan qui l'enferme dans une histoire minoritaire.

 

En démontrant que, dans toute l'Europe, les femmes ont eu un rôle important dans la préservation et la défense de leur nation, on confère toutes ses lettres de noblesse au terme de "citoyenne", qui représente trop souvent un titre de valeur inégale à celui de citoyen. Le féminisme, aujourd'hui, consiste donc à témoigner de la participation active des femmes à l'histoire de leur pays, afin que les "grands hommes" ne soient plus les seuls à être reconnus et respectés. Il est cependant regrettable que le public et les participants du colloque aient été essentiellement féminins. Ces questions n'intéressent-elles pas la gent masculine ?