LES PÉPINIÈRES EUROPÉENNES

POUR JEUNES ARTISTES

 

L'art contre l'intolérance

Célia Vrignaud*

 

Lancée en 1992 à l'initiative d'Eurocréation, organisme émanant du Conseil de l'Europe, l'association Pépinières européennes pour jeunes artistes en est la branche artistique et culturelle. Créé en 1986, Eurocréation a déjà soutenu près de deux cents projets européens, dans des domaines aussi différents que l'art, le spectacle vivant, la création d'entreprises, l'audiovisuel, les nouvelles technologies et l'environnement, et a notamment élaboré le premier programme "Pépinières" en 1990. En raison de son développement et de l'accroissement de ses activités, la juxtaposition des types d'intervention et leur extension progressive des Douze à la Grande Europe, une réorganisation s'imposait pour une meilleure lisibilité et une plus grande capacité d'intervention. Ainsi en 1991 a-t-il donné naissance à cinq structures autonomes : Eurocréation Media, Eurocréation Finance, Africréation, SESAM, l'Université européenne de l'environement et les Pépinières européennes pour jeunes artistes.

Les Pépinières, association loi 1901, ont un double objectif. Il s'agit tout d'abord de donner à de jeunes artistes l'opportunité de réaliser le projet artistique qui leur tient à coeur. Mais, au-delà de ce dessein, l'Association a une mission, plus louable encore, plus humaniste : lutter artistiquement contre l'intolérance et la violence des nationalismes exacerbés qui refont actuellement surface aux quatre coins de l'Europe. Comme l'a dit Jean-Marie Drot, directeur de l'Académie de France à Rome et vice-président des Pépinières européennes pour jeunes artistes : "Que faire pour lutter contre ce regain de violence ? Tisser patiemment des liens de tolérance en faisant se rencontrer, en des villes accueillantes, des chercheurs et des artistes qui participent par leur travail à l'enrichissement du patrimoine de nos cultures européennes... Ainsi en est-il de notre mission : créer, soutenir, organiser des lieux de rencontres, de discussion, d'échanges, afin que chaque toile, chaque sculpture, chaque partition, chaque film soit accompagné, porté par une polyphonie de paroles pour mieux se comprendre, pour pénétrer les secrets des autres langues, des autres cultures..." Pour mener à bien cette entreprise, l'association a adopté une démarche originale et collabore avec de nombreux partenaires.

 

Un concept unique en son genre

Les Pépinières sont des lieux propices à l'épanouissement artistique et professionnel des artistes au début de leur carrière. Implantées dans des villes en Europe à partir d'une thématique artistique propre à leur environnement culturel et économique, elles offrent aux artistes les moyens d'effectuer dans les meilleures conditions, sur une période de trois à neuf mois, leur travail de recherche et de création en relation avec les structures concernées (écoles d'art, services culturels, institutions...) chargées du suivi artistique et de l'assistance technique. Sur place, un conseiller artistique est présent pour faciliter les contacts avec des professionnels, des institutions culturelles ou artistiques, pour organiser des visites d'ateliers, des rencontres avec des artistes locaux ou, simplement, pour être à l'écoute des artistes. Outre les facilités matérielles mises à disposition par la ville d'accueil (logement, lieux de travail aménagés et équipés d'un matériel de base), l'artiste reçoit une bourse (environ 7000 francs par mois) de l'association Pépinières pour accomplir son projet et engager une démarche d'insertion professionnelle et culturelle à travers sa pratique dans le pays d'accueil. Dans la Pépinière, lieu ouvert et convivial, les artistes d'une même discipline mais de nationalités différentes échangent et confrontent leurs expériences, entrent en contact avec les milieux artistiques et professionnels concernés. Pendant et à la fin de leur séjour, diverses actions de rencontre avec le public sont menées autour des uvres réalisées (expositions, catalogues, représentations, spectacles, concerts). Financée uniquement par l'État français (avec l'aide de la Commission européenne) à ses débuts, l'association est aujourd'hui soutenue par de nombreux États européens aux travers d'institutions telles que le ministère allemand des affaires étrangères, l'Arts Council britannique, le ministère fédéral autrichien de l'enseignement et des arts, le ministère néerlandais des affaires culturelles, etc. Cet appui financier permet de constituer la bourse des artistes, de diffuser des informations auprès des réseaux institutionnels et d'aider les différents partenaires de chaque pays (villes, structures culturelles,...).

 

Une multitude de disciplines et de lieux

Le programme 1993/94 est le troisième élaboré par les Pépinières. Celui-ci doit inviter quarante-sept artistes dans dix-neuf résidences en Europe. Onze disciplines artistiques y sont représentées : l'architecture à Graz (Autriche) ; l'art et l'environnement à Dortmund et Niort ; les arts multimédia à Enschede (Pays-Bas) ; les arts plastiques à Budapest, Grenoble, Mulhouse et Norwich (Grande-Bretagne) ; la chorégraphie à Angers et Saragosse ; le cinéma d'animation à Valence ; le documentaire de création à Hull (Grande-Bretagne) ; l'infographie et les nouvelles images à Francfort ; la musique contemporaine à Bologne et Budapest ; la photographie à Turin et Châlon-sur-Saône ; et, enfin, la sculpture à Bratislava (Slovaquie) et Cork (Irlande).

Le quatrième programme 1994/96, tout comme les suivants, est prévu sur deux ans. Soixante-neuf artistes seront accueillis dans trente-cinq résidences. Seize disciplines y sont prévues : l'architecture à Graz, Copenhague et Francfort ; l'art et l'environnement à Dortmund et Niort ; les arts multimédia à Enschede ; les arts plastiques à Bucarest, Grenoble, Mulhouse, Copenhague et Norwich ; la chorégraphie à Angers, Bucarest, Charleroi (Belgique), Lisbonne, Montréal, Saragosse et Turin ; le cinéma d'animation à Valence (France) ; le design à Göteborg (Suède) et Maastricht ; le documentaire de création à Hull ; l'infographie et les nouvelles images à Francfort ; la littérature à Wietersdorf ; la musique contemporaine à Bologne ; la musique jazz et rock à Copenhague ; la photographie à Göteborg et Lisbonne ; la sculpture à Bratislava, Cork et Valence (Espagne) ; le théâtre à Bucarest, Maastricht et Châlon-sur-Saône ; et enfin, le théâtre d'objets (marionnettes) à Prague. Un projet ambitieux donc, puisque les Pépinières désirent embrasser pratiquement toute l'Europe et toutes les disciplines liées à l'art, mais qui reste modeste.

L'association ne peut, en effet, toucher que soixante-dix artistes par programme, et ce pour garantir à celui-ci sa dimension humaine, le suivi des artistes étant une des préoccupations du réseau Pépinières. Un regret toutefois : si les Pépinières sont pluridisciplinaires, elles ne sont pas, ou presque pas, interdisciplinaires, chaque résidence ayant une seule thématique, sauf celles de Dortmund et Niort qui associent l'art et l'environnement. Ce mariage des arts, l'équipe des Pépinières y est pourtant favorable, mais, comme le dit l'assistante du directeur de l'association, ce sont les villes d'accueil qui choisissent leur thématique, pas l'association, et ce choix est déterminé par les structures existant sur place. Or, rares sont les lieux aménagés et équipés à la fois pour des chorégraphes, des musiciens, des sculpteurs, des photographes...


Lutter contre l'exclusion sociale : un défi pour l'Europe

 

Marjorie Marchandise*

 

On estime aujourd'hui à plus de 50 millions le nombre des personnes qui vivent en état de pauvreté, soit 15% de la population de la Communauté européenne. 50 millions de personnes, cela représente presque l'ensemble de la population française. Imaginons une France dont la population ne serait composée que de personnes démunies, marginalisées, aux conditions de vie difficiles. Cette image suffit à montrer l'ampleur du phénomène de pauvreté qui se développe à divers échelons dans les pays de la Communauté.

L'exclusion sociale est une réalité complexe, qui nous est devenue familière et qui se manifeste sous des formes diverses : de la marginalisation des chômeurs de longue durée au phénomène des sans-abri, en passant par la perte des droits sociaux, du logement, etc.

On peut citer comme principaux facteurs d'exclusion le chômage et l'inadaptation des politiques sociales aux trans-formations économiques. Le phénomène d'exclusion mérite d'autant plus d'attention qu'il engendre des situations de crise urbaine, de frustration, de violence, et qu'il risque de s'amplifier.

La Communauté ne peut, de toute évidence, se substituer, conformément au principe de subsidiarité, à l'action des États membres, mais elle ne pouvait poursuivre sa route sans tenter de remédier au moins à la situation la plus dramatique, celle des exclus du quart-monde. Les moyens dont elle dispose restent limités, mais son action est significative d'une volonté politique.

La Communauté intervient tout d'abord, de façon indirecte, par sa politique économique et sociale, qui a pour objectif de contribuer au développement de l'emploi et à l'amélioration des conditions de vie et de travail. L'adoption de la Charte communautaire des droits sociaux fondamentaux par le Conseil européen de Strasbourg, en 1989, qui fixe les principes du droit du travail et des rapports sociaux, est une bonne illustration de ces efforts. Elle intervient ensuite par le biais des fonds structurels. Ils ne concernent certes pas directement les plus démunis, mais sont, depuis 1989, un instrument de cohésion sociale et économique. Les fonds structurels ont pour objectif de promouvoir le développement des régions défavorisées, de lutter contre le chômage de longue durée qui, il faut le souligner, touche près de 7 millions d'individus dans la Communauté, et enfin de promouvoir l'insertion professionnelle. Une attention toute particulière a été accordée par le Fonds social européen, créé en 1958, au recyclage des chômeurs de cette catégorie, et à l'insertion des moins de 25 ans. Il dispense également une aide à des salariés menacés de perdre leur emploi. En tout, 13 milliards d'ECU auront été dépensés, en 1991, au titre des fonds structurels, soit environ 25% du budget communautaire.

L'action de la Communauté ne se limite toutefois pas aux seuls fonds structurels. Depuis les années 70, des programmes communautaires spécifiques ont été mis en place pour lutter contre la pauvreté. Le premier, avec un budget de 20 millions d'ECU, a été lancé en 1975 et visait à soutenir des projets pilotes. Après un second programme engagé de 1985 à 1989, avec un budget de 29 millions d'ECU, la Communauté a élaboré, en 1990, sous le titre de "Pauvreté III", un troisième programme beaucoup plus ambitieux - 55 millions d'ECU sont ainsi mobilisés - qui se poursuit jusqu'en 1994. Il a pour objectif l'intégration des groupes les moins favorisés, le soutien à l'innovation pour la création d'emplois, et il vise à multiplier les débats sur l'exclusion sociale. "Pauvreté III" comprend une quarantaine de projets pilotes : 27 projets expérimentent des stratégies de lutte contre l'exclusion au niveau local (à Hambourg, Berlin, Liverpool, Munich, Rome...), 12 tentent d'apporter des réponses à des formes spécifiques d'exclusion (à Bologne, Madrid, Lisbonne, Bristol, Dublin, Paris...), et 3 sont venus s'ajouter dans les nouveaux länder, suite à l'unification allemande. Tous les projets sont gérés par une équipe internationale de consul-tants. Ces programmes sont les instruments privilégiés de la Communauté parce qu'ils permettent une action sur le terrain, au plus près des réalités locales.

Parallèlement, elle a ouvert un dialogue avec des orga-nisations non gouvernementales à but humanitaire, regroupées en un réseau européen (European Anti-Poverty Network), et les aide en distribuant, par exemple, des excédents alimen-taires pour les plus démunis.

L'effort communautaire, qui vise à l'interpénétration des objectifs des fonds structurels et des programmes spécifiques, gagne aujourd'hui en cohérence. L'annexion au traité de Maastricht d'un accord sur la politique sociale, signé par onze États, montre que la lutte contre l'exclusion est devenue l'une des priorités et ouvre la voie à un renforcement des coopérations entre États membres dans ce domaine.

L'accord prévoit (article 2) d'améliorer les conditions et le milieu de travail (santé, sécurité des travailleurs), et de promouvoir l'égalité des chances entre hommes et femmes sur le marché du travail, ainsi que d'aider à l'intégration des exclus. La construction européenne se poursuit en donnant, dans le nouveau traité, une nouvelle dimension au social, trop souvent mis à l'écart par les impératifs économiques.

Le phénomène d'exclusion sociale fait la démonstration que la logique communautaire ne peut continuer à s'inscrire dans la logique de marché où les intérêts commerciaux et financiers priment, et elle commence à en payer le prix par l'allocation de budgets toujours plus élevés aux programmes de lutte. Il incite la Communauté à intensifier ses efforts dans la lutte contre la pauvreté. Le souci de justice sociale accrue est une valeur partagée par tous les citoyens des Etats membres. La mise en place d'une politique sociale efficace et le développement d'une solidarité communautaire ne peuvent que renforcer l'idée d'Europe.

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Famille et/ou travail

 

Silvana Cirimele*

Samira Samar**

 

Au 1er janvier 1992, selon les estimations d'Eurostat, la population de l'Union européenne s'établissait à 345 millions d'habitants. Dans le même cadre, et d'après les estimations de chaque État, elle devrait atteindre 335 millions en 2005, pour décroître à 331 millions en 2020.

Fait inconstestable, l'allongement de la durée moyenne de vie. Si, en 1960, un Européen du Sud pouvait espérer atteindre l'âge de 60 ans contre 70 ans pour un Européen du Nord, les progrès continus de la médecine ont conduit respectivement les hommes et les femmes à une espérance de vie de 74 ans et 80 ans.

Autre fait marquant, le bouleversement des modes de vie familiaux dès les années 1970, avec un recul de la nuptialité, l'installation de la cohabitation, la baisse de la fécondité et l'explosion du divorce. Apparaissent alors de nouveaux vocables, comme "familles monoparentales", "familles éclatées". Ayant emboîté le pas à leurs voisins du Nord, mais à un rythme tellement rapide, les États méridionaux comme l'Espagne et l'Italie ont atteint, par un effet de balancier, le niveau le plus bas de fécondité de l'Europe des Douze. Force est aussi de constater l'augmentation du divorce et l'instabilité des couples avec, toutefois, en Grèce, Italie et Espagne, un taux de divorcialité ne dépassant pas les 10% contre une proportion d'un divorce pour trois mariages dans l'ensemble des autres pays.

Dans leurs conclusions prises à Bruxelles, le 29 septembre 1989, les ministres européens chargés de la famille avaient constaté que "les perspectives démogra-phiques posent la question de l'avenir politique, économique et culturel dans le monde" et ont décidé d'échanger régulièrement des informations sur des grands thèmes d'intérêt commun en matière de politique familiale et démographique. A cet effet, un observatoire a été créé afin de rendre compte de l'évolution des politiques nationales.

Dans le rapport qu'il a rédigé en octobre 1991, M. Wilfried Dumon, professeur à l'Université de Louvain (Belgique), voyait dans les réductions fiscales la "pierre angulaire" de la politique familiale : "Elle exprime l'objectif de justice sociale en ajustant la charge à la capacité de supporter les taxes". Quant aux prestations familiales, il observe que les familles percevant des allocations familiales ne peuvent être considérées comme bénéficiaires de l'assistance sociale. On notera plus spécialement que les montants sont très faibles en Irlande, au Portugal et en Espagne ; en Italie, les sommes allouées sont plus importantes à partir du troisième enfant. Il faut y ajouter les prestations annexes, qui sont notamment : la prime de mariage (Luxembourg, Portugal, Grèce), l'allocation de nais-sance (Irlande, Grande-Bretagne, Portugal, Luxem-bourg), l'allocation de rentrée scolaire (France, Irlande, Luxembourg), les réductions dans les transports en commun (Danemark, Grande-Bretagne, Portugal, Grèce).

 

Travail ou famille : un choix que les femmes n'acceptent plus

Avec la tendance à l'indépendance des épouses et mères, la conciliation entre famille et vie professionnelle est au centre des préoccupations en matière de politique familiale en Europe, tout comme aux États-Unis et en Australie où se développent des politiques familiales d'entreprise.

L'accroissement des congés et prestations pour maternité résulterait de préoccupations non pas démographiques mais sociales, dans le cadre de la Charte européenne sur les droits sociaux des travailleurs. Dans l'ensemble, on note, en effet, une tendance à la généralisation de la protection sociale à l'occasion de l'arrivée d'un enfant : congés pré- et post-natals, congé parental, allocations familiales, allocation d'éducation. Les mesures prises permettent aussi la réconciliation entre les politiques de la famille et celles liées à l'émancipation féminine qui, au cours des années 60 et 70, étaient perçues comme conflictuelles et contradictoires.

Il est vrai qu'aujourd'hui la plupart des femmes se refusent de choisir entre le travail et la famille. La flexibilité des horaires permet - ou du moins essaie - de concilier les deux : travail à temps partiel, travail à domicile, autant de solutions que développent les États pour venir en aide aux familles. Cependant, les moyens mis en uvre pour la garde des enfants sont très souvent insuffisants par rapport à la demande. Par exemple, en France, seulement la moitié des besoins est satisfaite par les structures officielles et les familles recourent aux assitantes maternelles. A contrario, au Danemark où 90% des femmes travaillent, l'État a l'obligation légale de fournir les moyens de garde.

Dans son rapport, W. Dumon estime que politique familiale et émancipation de la famille sont compatibles, la Suède étant l'un des meilleurs exemples en Europe. L'État arrive, en effet, à harmoniser une politique nataliste - le nombre d'enfants par femme atteint le niveau de 2,1 nécessaire au renouvellement des générations - et la promotion de l'égalité des sexes. Il constate, par ailleurs, que la société européenne est plutôt intéressée par son bien être actuel que par son futur. Vivre au jour le jour serait-il devenu le mot d'ordre de cette fin de siècle ?

 



Les péripéties d'une parisienne à Cordoue

 

Patricia Matos*

 

8 h 00 : Le taxi vient de me déposer à l'aéroport d'Orly Sud. Je suis en avance car je craignais d'arriver en retard. Je cherche donc un chariot pour mes bagages et un endroit tranquille pour m'asseoir et reprendre la lecture de mon livre.

9 h 00 : Je me lève et me rapproche du hall d'enregistrement. Premier ouf de soulagement : je n'ai pas à payer de surtaxe malgré mes 28 kilos de bagages. Deuxième épreuve : vais-je réussir à faire passer les 15 kilos restants en bagages à main ? J'arrive dans la salle d'embarquement, l'air le plus détaché possible. J'avance.... et je passe, ni vue ni connue.

10 h 00 : Je suis confortablement installée dans l'avion qui va, dans quelques instants, s'envoler vers la capitale de l'Andalousie, Séville, et me rapprocher de Cordoue, qui sera mon lieu de résidence pendant un semestre. Ah, l'Andalousie !... que d'Histoire ! que d'images ! C'est tout une légende que je vais pouvoir toucher du bout de doigts, c'est l'une des plus belles régions d'Espagne que je vais enfin admirer de mes yeux ! "J'en ai rêvé, ERASMUS l'a fait", pour parodier la célèbre annonce publicitaire.

11h30 : Je suis assez confortablement installée dans l'avion qui daigne enfin décoller. Heureusement que les sourires des charmantes hôtesses étaient là pour calmer mon impatience. A peine avons-nous traversé les nuages, qui étaient bien évidemment au rendez-vous, voilà qu'on nous sert le déjeuner. Cela m'arrange car je n'ai pas faim du tout. Enfin, mieux vaut manger un peu car j'ignore à quelle heure je pourrai prendre mon prochain vrai repas.

13h45 : Nous débarquons à Séville, accueillis par un soleil éclatant. Le commandant nous l'avait annoncé : "La température au sol est de 30°C, et le ciel est dégagé". Je m'en doutais, mais vu le temps qu'il faisait à Paris, je ne pouvais tout de même pas sortir en manches courtes. De toute façon, je n'avais plus de place dans mes bagages, il fallait bien que j'emporte sur moi les vêtements que je n'avais pas réussi à ranger dans mes valises. Il n'empêche que je me sens un peu ridicule avec mon pull, ma veste et mon parapluie.

Après avoir récupéré mes affaires, je me renseigne pour savoir comment je pourrais me rendre à la station d'autocars. Une jeune fille très aimable, avec un accent andalou très marqué, m'indique l'arrêt du bus. Celui-ci arrive peu après et je monte avec mes valises, aidée par un monsieur fort sympathique. La première chose à m'avoir frappée, c'est la serviabilité des gens, qui ne sont jamais pressés. Séville est autre chose que Paris. Je demande alors au chauffeur à quel arrêt je dois descendre pour aller au Prado de San Sebastian, où se trouve la station d'autocars. "Avant dernier arrêt", me déclare-t-il. Je le remercie et vais m'asseoir. Tandis que j'admire le paysage, avec ses oliviers, je me rends compte que je ne suis pas plus avancée par la réponse du chauffeur. Je demande donc à l'homme qui m'avait aidée à porter mes valises de bien vouloir me prévenir quand je devrai descendre, ce qu'il accepte gentiment.

Je descends avec mes bagages. Je commence à avoir très chaud. J'enlève ma veste, qui ne fait que m'encombrer un peu plus. C'est alors que j'aperçois deux "guardias civiles" auxquels je demande mon chemin. Ils m'assurent que ce n'est pas loin, je n'ai qu'à longer l'hôtel Alfonso XIII et l'université (ancienne fabrique de tabac), puis traverser l'avenue.

Je prends mon courage à deux mains et je me lance. Je trouve que les policiers ont une bonne notion des distances. J'aurai mieux fait de prendre un taxi. Ce sont ces 43 kilos qui m'obligent à marcher lentement. Les gens se retournent sur mon passage. Ai-je l'air si embarrassée ? Sans doute. Arrivée à la station de cars, je suis étonnée par l'état des lieux. S'il n'y avait pas autant de monde, je croirais que l'endroit est abandonné. Mais peu importe. Je me précipite au guichet où il est écrit que le prochain car pour Cordoue est à 15 h. Je regarde ma montre : 14h55. Mon Dieu ! C'est alors que l'employé demande s'il y a encore des passagers à destination de Cordoue. "Si, yo !". Il me tend mon billet et m'indique le numéro de quai où est stationné le car. C'est évidemment le dernier. Je cours, ou plutôt j'essaie de courir avec mes valises jusqu'au quai numéro 13. Le car est encore là. Je mets mes bagages dans la soute et m'installe. J'ai deux heures devant moi pour me reposer et me remettre de mes émotions. Le car n'a pas encore démarré, et déjà un brouhaha se forme. Il va persister durant tout le voyage. J'ai l'impression que tout le monde se connaît : les gens se tutoient et parlent fort.

17h00 : Le car pénètre dans la ville de Cordoue, puis traverse le Guadalquivir. Les avenues sont bordées de palmiers et d'orangers. Je distingue la Sierra au loin. Ce premier aperçu de la ville m'a laissé la tête remplie d'images et de couleurs. Je suis au bout du voyage mais pas au bout de mes peines. Mais ça, je ne le sais pas encore.

A la descente du car, je prends immédiatement un taxi : "Al rectorado, calle Alfonso XIII por favor". Il fait toujours aussi chaud, mais je n'y prête plus attention, je suis trop occupée à tout observer. Je veux tout voir, tout de suite. La quantité de taxis qui circulent dans la rue me surprend. Le trajet n'est pas long, et je me retrouve bientôt devant les deux grandes portes du Rectorat, avec mes deux valises et mon sac. Je n'ai pas le courage de monter la dizaine de marches, chargée, mais n'ayant pas le choix, je gravis l'escalier tant bien que mal. Arrivée en haut, je me décharge du tout et pousse la porte d'entrée. Une jeune femme est assise à l'accueil. Je me présente et lui explique que je viens de l'Université Paris 8 dans le cadre du programme ERASMUS et qu'une chambre m'a été réservée , mais que j'ignore à quel endroit. Elle me rétorque tout à fait calmement que le bureau qui s'occupe des étudiants ERASMUS est fermé depuis 14 h. Il n'ouvre que le matin, et seulement deux jours par semaine - le lundi et le mercredi - et elle n'est pas en mesure de m'aider. Je n'en crois pas mes oreilles. Alors que pratiquement la totalité des étudiants ERASMUS vont arriver dans les jours qui suivent, le bureau trouve le moyen d'être fermé ! Ils auraient pu, au moins, laisser des consignes à l'accueil. Moi qui pensais partir la veille, j'avais changé ma date de départ justement pour arriver un jour ouvrable. Ma prévoyance n'aura servi à rien. Mais ce n'est pas le moment de se lamenter, il faut trouver un endroit où passer la nuit. Je demande conseil à cette aimable jeune femme, qui me conseille d'aller me renseigner dans une pension près de la Plaza de las Tendillas, à deux pas de là. Il est 17h30, mieux vaut ne pas traîner. Je reprends mes affaires et descends les marches : d'abord une valise, puis l'autre. C'est là que vont débuter mes recherches. J'ai beaucoup de mal à avancer avec mes deux valises, malgré les roulettes, car elles se renversent à tour de rôle. De plus, chaque fois que je me penche pour les redresser, mon sac de 15 kilos tombe lui aussi. J'essaie de garder mon calme "s'énerver ne ferait qu'empirer les choses".

J'arrive à la Plaza de las Tendillas au centre de laquelle trône une statue du Gran Capitan sur son cheval. Je traverse la place et aperçois la pension en question, rue Jesus Marià. Je commence à avoir abominablement chaud, et mes bagages semblent prendre du poids au fur et à mesure que j'avance. Une plaque m'indique que c'est au troisième étage. Heureusement, il y a un ascenseur. Je monte et sonne. Une jeune fille m'ouvre et m'explique qu'il n'y a plus de chambre libre. Je lui demande alors où je pourrais en trouver une. "Tu sais, ça ne va pas être évident, avec l'expo de Séville et les prix exorbitants pratiqués par les hôtels, tout le monde vient à Cordoue. Tous les hôtels doivent être complets". Et bien, maintenant, je sais à quoi m'en tenir. Les choses sont claires : mes chances de trouver une chambre sont minimes. Me voyant indécise, la jeune fille me signale qu'en suivant la rue, je trouverai une série de petites pensions dans le quartier typique de La Juderià. Je n'ai pas le choix, il faut continuer à chercher. Je me remets donc en route avec mes valises. J'ai de plus en plus chaud et mal aux bras et au dos et préfère ne pas m'arrêter, de peur de ne pas pouvoir repartir. Mes valises ne roulent pas sur les trottoirs non goudronnés. A force de les redresser tous les mètres, je perds un temps fou. Je me résous donc à les porter. Désormais, les 43 kilos pèsent totalement sur mes épaules et mes bras. J'ai un mal de dos insupportable, mais je ne peux pas prendre de taxi car il y a des pensions tous les 10 mètres. ça ne servirait à rien. Je m'enfonce de plus en plus dans le quartier de La Juderia, avec ses rues étroites, sinueuses et ses maisons blanches. J'aperçois par dessus les toits le clocher de la Mezquita, entouré d'échafaudages. Mais je n'ai pas le temps d'apprécier le décor durant cette visite guidée. Toutes les pensions portent le même écriteau "complet". Je commence franchement à m'inquiéter, j'ai traversé tout le quartier de La Juderià à pied, chargée, et je suis exténuée.

Je suis à présent en face de l'Alcazar de los Reyes Catolicos et pas plus avancée dans mes recherches. Soudain, il me vient une idée : si j'allais dormir sous les ponts à la belle étoile ? J'aurai le Guadalquivir à mes pieds, le ciel au-dessus de la tête et toute la nuit devant moi... C'est une solution, mais je préfère la laisser de côté pour le moment. Je poursuis mon chemin mais il n'y a plus d'hôtels en vue. Je suis au bord de l'effondrement. J'ai tout de même réussi à remonter la Avenida del Doctor Fleming et je me retrouve maintenant devant le commissariat. Je m'avance vers un policier, qui me considère avec un regard plein de compassion. Je dois réellement avoir l'air à bout. Il ne sait absolument pas où je pourrais trouver une chambre. Je suis complètement désespérée, mais ce n'est pas le moment de craquer. J'ai tenu jusque là, je pense bien tenir encore. Heureusement que les gens sont aimables, cela aide à ne pas se laisser dépasser par les événements.

Alors je me place sur la rue, en espérant qu'un taxi voudra bien passer, car je suis bien décidée à ne pas faire un pas de plus. De toute manière, même si je le voulais, j'en serais incapable.

Je regarde ma montre, il est 19 h. Cela fait deux heures que je cherche et j'en suis toujours au même point. Un taxi s'arrête. Pendant que le chauffeur place mes valises dans le coffre, je lui expose ma situation. Il semble très sympathique et me confirme que les hôtels sont complets. Malgré tout, je m'obstine à vouloir trouver. Il s'arrête un peu plus loin devant un hôtel. Je sors du taxi et me précipite dans le hall, en quête d'une chambre libre. Réponse négative. Je ne m'étonne plus, je ressors aussitôt. Nous repartons. Le chauffeur m'emmène dans un hôtel qui se trouve aux portes de la ville. Je cours me renseigner, soulagée de ne pas avoir à porter mes bagages. J'obtiens la même réponse. Cela dit, le réceptionniste m'annonce qu'un hôtel possède encore des chambres libres. Une lueur d'espoir me traverse l'esprit, mais elle s'évanouit lorsque j'apprends les tarifs : 8000 pesetas la nuit en chambre individuelle. C'est à ce moment là que je décide d'abandonner mes recherches, convaincue qu'elles n'aboutiront pas. Pendant ce temps, le compteur du taxi tourne, je préfère ne pas le regarder. "Où va-t-on maintenant ?", demande le chauffeur. "Au rectorat, rue Alfonso XIII". Me voilà revenue au point de départ. A la seule différence que, maintenant, j'ai les nerfs à vif et suis prête à provoquer un scandale. La solution viendra d'eux, qu'ils le veuillent ou non. Je ne bougerai pas tant qu'ils ne m'auront pas trouvé un endroit où passer la nuit.

Je suis à nouveau devant la jeune femme et lui explique ma situation et mes intentions. Elle se rend compte que je ne plaisante pas et se met à réfléchir. Soudain, elle me dit. "Pourquoi n'essaierais-tu pas les Colegios Mayores, c'est une cité universitaire". Mais bien sûr ! Je me souviens avoir entendu citer ce nom-là lors d'une réunion ERASMUS à Paris 8. Si seulement j'avais noté le nom, j'aurais évité toute cette mésaventure ! Cet oubli m'aura coûté cher.

Je rejoins donc mon taxi qui m'attend patiemment. Nouvelle destination : Colegio Mayor de Nuestra Señora de la Asuncion. C'est reparti, je n'ose imaginer que j'ai enfin trouvé.

Une fois là bas, je descends et me renseigne. Il y a beaucoup de monde, car un congrès d'agronomie se déroule sur place. Des hôtesses m'écoutent attentivement. Elles me rassurent en m'affirmant qu'elles vont trouver une solution. Alors je retourne chercher mes valises et payer le taxi : j'en ai pour 1800 pesetas. Je remercie le chauffeur pour sa gentillesse et entre au Colegio Mayor, chargée à nouveau, moi qui pensait être débarrassée de mes 43 kilos. C'est alors que l'une des hôtesses me suggère d'aller me renseigner auprès de l'autre Colegio Mayor, qui se trouve derrière celui-ci. Je laisse là mes bagages et pars pour le Colegio Mayor Seneca. Après avoir traversé une espèce de grand espace vert, avec court de tennis et piscine, j'arrive devant l'entrée. Je me présente à l'accueil, j'ai du mal à y croire. Mon parcours est enfin fini ! Je retourne chercher mes valises au Colegio Mayor de Nuestra Señora de la Asuncion, puis je monte dans ma chambre. Jamais je n'aurais cru que je serais si contente de me retrouver dans une chambre de 9 m2 ! Je n'ai qu'une hâte, prendre une douche, me coucher et ne penser à rien, et surtout pas aux courbatures qui ne vont certainement pas manquer de me remémorer mon arrivée mouvementée. Il me reste toutefois un chose à faire : rassurer Maman, qui doit être folle d'inquiétude, car il est déjà 20 h passées. "Allô, Maman ? C'est moi, ne t'inquiète pas, je vais bien. Tout s'est déroulé sans problème, seulement j'ai eu un peu de mal à trouver un téléphone"