Richard Coudenhove-Kalergi

La lutte pour les Etats-Unis d'Europe

Cyrille Granget*

Mardi 17 janvier 1995, Frank Vereecken a soutenu sa thèse de doctorat en science politique, dans le cadre de la formation doctorale de l'Institut, "Mutations des sociétés et cultures en Europe".

Le jury était présidé par Francine Demichel et réunissait les professeurs Pierre Béhar, Jean-Pierre Colin, Bernard Cassen et Jean-Michel Palmier, directeur de thèse. Ainsi, Frank Vereecken est-il le premier docteur issu de l'Institut avec un sujet de thèse aussi symbolique et prometteur que "La lutte pour les Etats-Unis d'Europe, Richard Coudenhove- Kalergi " (1938-1947).

Frank Vereecken a, en effet, choisi d'explorer la vie et la pensée de ce grand Européen, comte viennois, né de mère japonaise et de père austro-hongrois, dont les ancêtres furent à la cour des tsars de Russie, puis des Habsbourg. Un homme qui renonce à la philosophie, cette vie contemplative, au lendemain de la seconde guerre mondiale et de l'effondrement de l'Empire austro-hongrois car, désormais, il faut agir et s'engager. Ainsi, en 1924, Coudenhove-Kalergi publie-t-il son manifeste Pan Europa dans lequel apparaissent, de façon à la fois pragmatique et utopique, les futurs Etats-Unis d'Europe. 1938 marque l'Anchluss, date décisive pour l'Autriche et pour le comte, qui est contraint de s'exiler aux Eats-Unis. Dès lors commence une nouvelle lutte pour les Etats-Unis d'Europe, une lutte pour la reconnaissance et l'institutionnalisation de ses idées. Bien que celles-ci puissent à présent s'exprimer librement, Coudenhove ne parvient pas à l'aboutissement de ses projets. Après la guerre, il rentre en Europe, poursuivant une lutte bientôt dépassée par la mise en place des premiers piliers de la Communauté européenne. Le comte Richard Coudenhove-Kalergi s'éteint dans la solitude en 1972. Comment ne pas être fasciné par un tel destin sur lequel l'histoire s'est, de surcroît, peu penchée ?

En fait, l'enthousiasme d'une première lecture masque un terrible nud de contradictions. Ainsi, après trois ans de recherches et un travail considérable, force est de constater pour Frank Vereecken que Richard Coudenhove-Kalergi reste une énigme. Convaincu que le monde de demain est plein de promesses, il est en même temps empreint d'un fort conservatisme. On en veut pour exemple la diversité de ses relations personnelles, d'Aristide Briand à Mussolini, de la Franc-maçonnerie à l'Eglise. N'est-ce pas trop facile de penser qu'il est un homme de relations, occultant la dimension politique de ses contacts ? Il semble que la difficulté à fournir une explication, comme le malaise qu'il en résulte, s'est transmis de génération en génération jusqu'à nos jours.

La thèse de Frank Vereecken est un défi à la complexité : elle réhabilite Richard Coudenhove-Kalergi dans toutes ses contradictions et nous invite, dès lors, à entamer une réflexion sur les origines de l'Union européenne telle que nous la connaissons aujourd'hui. N'oublions pas que l'Europe est dans l'entre-deux- guerres un instrument contre le péril bolchévique, puis contre la montée du fascisme. Elle naît ensuite sous sa forme politique pendant la guerre froide comme instrument à nouveau au service de l'opposition Est-Ouest. Il importe aussi de comprendre l'Europe dans son évolution et non de l'entendre comme but, à partir du présent.

Les membres du jury, unanimes, ont tenu à souligner leur grand intérêt et leur plaisir à lire la thèse de M. Vereeken. Tour à tour, ils ont apporté leurs critiques et commentaires, déconstruit et reconstruit cette thèse, au point qu'on pourrait se demander pourquoi il n'y a pas de soutenance intermédiaire entre le début des recherches et la présentation du travail final, afin de corriger la subjectivité du chercheur ou d'aviser son regard critique sur ses propres travaux. Car les reproches des membres du jury concernent souvent un égarement de l'objectivité ou une piste de recherche insuffisamment explorée. Pierre Béhar souligne, à ce propos, l'importance des origines culturelles de Coudenhove dans la genèse de l'idée pan-européenne. "Face à l'effondrement de l'Empire austro-hongrois, l'idée géniale de Coudenhove-Kalergi est, dit-il, non de recréer l'Autriche-Hongrie, mais d'inventer la Pan-Europa". Jean-Michel Palmier s'accorde à reconnaître avec lui ce "formidable humus" qu'est cet Empire, permettant à des peuples qui parfois se détestent de vivre ensemble. P. Béhar insiste sur le caractère élitiste et aristocratique de l'idée pan-européenne de Coudenhove, qui peut, sinon résoudre, du moins expliquer certaines énigmes d'un personnage qui, par ailleurs "n'inspire pas la sympathie", déclare quant à lui Jean-Michel Palmier. Pour sa part, Jean-Pierre Colin avait fréquenté la comte dans sa jeunesse, et il évoque l'ambiguité de le retrouver dans cette thèse sans que le voile de son identité ne soit toutefois levé. Le comte étonne toujours : "Pourquoi, demande J.-P. Colin, envoyer les Juifs en Ouganda ?". Encore une fois, le mystère Coudenhove subsiste. Le comte a toutefois posé la question centrale de l'Union européenne, à savoir quelle devait être sa nature, et soulevé tous les débats extrêmement actuels, tels la place de la Russie, de l'Angleterre, ou encore le sens de l'axe franco-allemand. Peut-être eût-il été intéressant d'envisager plus précisément la nature et la forme institutionnelle de la Pan-Europa. Bernard Cassen et Francine Demichel s'entendent avec Jean-Pierre Colin sur cette formidable source d'idées qu'est la Pan-Europa et récusent du même coup l'idée d'échec d'une vie, d'un projet, avancée par Frank Vereeken. Car un homme politique est avant tout un "agitateur d'idées" (B. Cassen) et sous l'angle politique, le projet de Richard Coudenhove-Kalergi est d'une "grande efficacité symbolique" (F. Demichel).

Ainsi s'achèvent plus de trois heures de discussion passionnantes autour de la lutte pour les Etats-Unis d'Europe que Frank Vereecken nous invite, bien sûr, à poursuivre.

 

 


Le cinéma de l'impossible

Marie-Christine Gadomski*

 

Le cinéma, Steven Spielberg y a toujours cru. Dès l'âge de douze ans, lorsque sa mère offre une caméra à son père, il se l'approprie et se met à écrire et à mettre en scène de petits films. C'est l'accueil enthousiaste des "acteurs" qui lui révélera sa vocation profonde. Un an plus tard, il crée sa propre société de production baptisée "Playmount", traduction anglaise de Spielberg (en français, "montagne de jeux"). Je laisse à qui voudra le choix d'interpréter cela comme un signe.

A seize ans, il réalise son premier long métrage Firelight : l'histoire d'une enquête menée par des scientifiques sur de mystérieuses lumières apparues dans le ciel. Il s'agit, en fait, d'une répétition générale de Rencontres du troisième type. Le film fait un bénéfice de cent dollars. Spielberg, après avoir découvert sa vocation, puis le goût du succès, réalise alors son sens des affaires.

Légende ou réalité ?

Dix-sept ans est l'âge de sa rencontre avec le studio Universal. On raconte qu'en s'échappant du circuit de visite, il fait la connaissance d'un vieux monsieur, chef du montage, qui lui demande de revenir pour lui montrer ses films. Légende ou réalité ? Toujours est-il qu'il profite du laissez-passer pour renouveler ses visites et finit par s'installer dans un bureau vide...

L'ironie veut qu'il soit refusé dans toutes les écoles de cinéma, mais il ne se décourage pas pour autant et il continue de faire des films. Amblin est remarqué par un des responsables d'Universal, Sidney Scheinberg (la traduction pourrait être "montagne de clarté" : cet homme fut en effet bien inspiré), et lui vaut la signature d'un contrat de réalisateur pour sept ans. Situation sans précédent entre une Major et un aussi jeune cinéaste, à peine croyable, presque irréelle.

Ainsi en est-il du personnage comme de l'uvre. En effet, l'un de ses premiers téléfilms, Duel, raconte une histoire fantastique, voire métaphysique, alors qu'elle ne repose que sur un affrontement banal entre un camion et une voiture. Le Grand prix du premier festival fantas-tique d'Avoriaz lui sera d'ailleurs décerné. Avec Sugerland Express, son premier vrai film reconnu par la cri-tique, il reçoit à Cannes le prix du meilleur scénario. Vingt ans et une quinzaine de films après, il est devenu le plus grand des géants du cinéma international.

Ses origines juives, son goût illimité pour l'évasion, et le divorce de ses parents sont autant d'éléments que l'on retrouve tout au long de sa filmographie, sous les thèmes de la séparation (Always), de l'initiation ou de la rédemption. Il est l'illustration de l'indissociable osmose entre l'identité profonde de l'artiste et son uvre.

Du marchand de rêve au gardien de l'oubli, avec La Liste de Schindler, Spielberg est devenu le maître incontestable du cinéma de l'"impossible".